il s'appelait SAMUEL, on le surnommait "manivelle",c'était un bout en train,un original,un pas comme les autres. Il aurait pu,dans un autre milieu être comédien,clown,perturbateur.
Il était le roi du gag de ce petit village. Son métier agriculteur, et son obi faire des blagues à ses concitoyens,parfois à la limite de la cruauté.
Enfant il m'a souvent fait rire aux larmes,mais parfois inquiété et fâché par la rudesse décalée de ses tours impensables.
Je vais vous compter quelques unes de ces facéties insolites ,pour certaines inimaginables, mais pourtant bien réelles.
La première blague dont je me souvienne, a été à mes dépens. A ma naissance,il a proposé à ma mère de lui offrir deux moutons si elle acceptait de me donner comme deuxième prénom SAMUEL. Le contrat a été respecté des deux cotés et Samuel je me prénomme.
Le plus simple maintenant est de vous conter ses plaisanteries par thème:
le vélo agraire
Samuel qui adorait faire des blagues aux dépens des autres, avait naturellement un souffre douleur, en la personne d'un célibataire qui habitait une modeste ferme avec sa mère ,dans un petit hameau des environs de CHANTECOQ.
C'était un homme très gentil ,sans aucune méchanceté et je l'aimais beaucoup. Petit de taille,il claudiquait en marchant et tout naturellement on le surnommait "LE PETIT".
Son plus grand défaut c'était un manque de volonté totale. Lorsqu'il descendait au bourg pour faire des provisions de pain ou bien quelques courses chez l'épicier,c'était toute une expédition qui pouvait durer trois jours.
En effet sur le parcours se trouvaient deux bistrots dont l'un faisait hôtel. L'alcool aidant Lucien de son prénom, ne pensait plus à reprendre le chemin du retour et à rejoindre sa pauvre mère qui attendait en vain le ravitaillement.
Ce jour là Samuel lui avait mis une roue de charrue à la place de la roue avant de sa bicyclette . Dans le brouillard du vin, Lucien essaya malgré tout de monter sur son vélo et naturellement ,il tomba sur la route sous les quolibets et les rires des spectateurs alertés par le rusé Samuel. Lucien en désespoir de cause ,reprit le chemin de l'estaminet et remit son voyage de retour au lendemain.
l'alcool frelaté
à l'époque chaque famille faisait son eau de vie au bouilleur de cru.
Enfants nous allions voir le liquide incolore s'écouler du serpentin de cuivre et parfois nous goûtions du bout des lèvres ce breuvage fumant et pas très agréable.
Lucien lui aussi faisait un petit tonneau d'alcool et ne pouvant l'emporter sur son vélo c'est Samuel qui se chargeait du transport. Il lui livra donc le soir même son précieux liquide.
Trois semaines passèrent ,puis Samuel proposa à quatre habitants du village,dont mon père,d'aller souhaiter le bonjour au petit "lulu" et à la même occasion de goûter la qualité de son eau de vie. Lucien ne se fit pas prier pour mettre sans tarder une cannelle sur le petit fût, et de faire déguster fièrement l'alcool ,résultat d'une précieuse collecte de prunes.
La surprise fût totale,sauf naturellement pour Samuel,le liquide avait un degré d'alcool permettant de rentrer sans problème à la maison pour la mauvaise raison que de l'eau avait pris la place de la boisson initialement contenue
la comédie macabre
Ce jour là,après une battue aux renards,et un retour bien arrosé à sa ferme ,Samuel fit respirer à Lucien , de toutes ses forces, le goulot de la bouteille contenant le produit asphyxiant pour faire sortir les renards de leurs terriers ,en lui faisant croire que c'était un vin au parfum délicat.
Le résultat ne se fit pas attendre,Lucien s'écroula au sol ,inanimé.
sans s'émouvoir pour autant,Samuel le coucha dans son lit en disant qu'il allait bien se remettre tôt ou tard de son indisposition.
je me souviens en avoir voulu très longtemps à cet incorrigible et imprévisible farceur, d'avoir fait un geste si inconsidéré qui aurait pu avoir des conséquences catastrophiques.
Non content d'avoir commis cet acte et pour corser l'affaire,Samuel se précipita vers le dépôt de déchets du cimetière proche de sa ferme et en ramena deux couronnes mortuaires qu'il disposa sur le lit ,ou maintenant le petit Lucien dormait d'un profond sommeil ,renforcé par le gaz et l'alcool ingurgités. Un seau empli d'eau et un balai de toilette disposé au pied du lit complétaient le tableau macabre.
Puis les habitants du bourg, habitués des facéties de ce phénomène ,et sur son invitation express, défilèrent pour une cérémonie peu commune devant le lit pour un simulacre de bénédiction.
La maréchaussée qui passait par là ,se prêta elle aussi à la comédie ,habituée qu'elle était des folies de cet habitant pas comme les autres.
Lorsque Lucien ouvrit enfin les yeux ,à mon grand soulagement ,il n'apprécia pas le spectacle qui se déroulait à ses pieds et fût en froid pendant plusieurs semaines avec son compère.
la mort annoncée
Nous étions au mois de juillet,le repas de midi battait son plein,la porte de la cuisine qui donnait sur la route était ouverte.
Soudain Samuel apparu dans l'embrasure de la porte ,le visage décomposé,criant presque que JEANNE son épouse venait de tomber au sol et qu'elle ne respirait plus.
Naturellement toutes les personnes présentent se précipitèrent à grandes enjambées vers la ferme distante de trois cents mètres de la maison de mes parents. Samuel ,lui était déjà de retour vers sa femme qui se trouvait debout et fort surprise lorsqu'il la coucha à terre en un simulacre de malaise. Elle était depuis toujours sa complice plus ou moins consentante et elle ria bien avec son comparse de la blague qu'ils venaient de nous faire.
Quinze jours plus tard ,toujours au repas du midi ,nouvelle arrivée tonitruante de notre homme,mêmes propos,même inquiétude,même angoisse,mais cette fois -ci nous refusâmes obstinément de bouger et nous continuâmes notre repas,malgré l'insistance soutenue de Samuel qui affirmait et réaffirmait que cette fois c'était du sérieux. Il regrettait fort son incorrigible tempérament de blagueur qui aujourd'hui lui jouait un bien mauvais tour car plus personne ne voulait le croire en cet instant tragique.
Nous nous regardâmes, dubitatifs,et finalement par soucis de sécurité nous suivîmes Samuel qui comme à son habitude fila devant nous et lorsque nous arrivâmes Jeanne était bien au sol ,inanimée, et rien ne semblait pouvoir la sortir de son état. le docteur alerté confirma le décès de l'épouse de Samuel.
Le jour de son enterrement,par un temps splendide ,Samuel atterré ,déclara que c'était idiot de mourir par un tel soleil.
jésus de passage
C'était le jour du mariage de mon frère ,le repas de noce ,dans la maréchalerie aménagée pour la circonstance arrivait à son terme,soudain une apparition blanche surgit de nulle part au milieu des convives. L'homme n'était vêtu que d'un drap blanc,il semblait très agité.
Soudain nous reconnaissons Samuel ,et aussi nous constatons ébahis que le drap est vraiment sa seule parure. Mon oncle s'empara d'un sceau plein d'eau et poursuivit le bout entrain,qui monta rapidement dans un arbre pour échapper au rafraîchissement prévisible.
les fêtes aux villages
à chaque fête au village tous les habitants s'attendaient aux farces de Samuel sans savoir qu'elle invention il allait bien pouvoir faire.
En voici quelques unes puisées dans mes lointains souvenirs
acte1: nous sommes entrain de danser au son d'un orchestre musette dans la salle de bal du café restaurant du bourg. Soudain la porte s'ouvre et surgit un indigène de couleur très noire et vêtu d'une robe de paille confectionnée avec le blé de la moisson en cours. Le temps de réagir et le phénomène a déjà disparu.
acte2:une autre fois lors d'un autre bal ,avec l'aide d'un complice, c'est un grand nourrisson,dans un brouette transformée en berceau,qui fait son apparition au grand plaisir des danseurs.
A l'occasion des fêtes il savait aussi faire rire aux dépens des imprudents qui tombaient dans ses folies.
Je me souviens d'une fois ,ou le jeu d' équilibre qui consiste à marcher sur une poutre de bois enduite de savon noir ,installée sur la rivière ,a failli mal tourner . Samuel ayant précipité un concurrent dans l'eau, pour un chahut aquatique, oubliant de laisser respirer son comparse.
Il arrivait aussi que lors du jeu ,ou deux hommes assis au sol se confrontent en se tenant par une barre de bois , le plus fort soulevant le plus faible ,le laisse brusquement retomber au sol ,et que Samuel glisse une bassine d'eau sous le fessier du perdant ,qui n'appréciait pas toujours le gag.
un cheval pas comme les autres
Samuel possédait un cheval d'une docilité exceptionnelle ,un animal vraiment fait pour lui il s'appelait MOUTON et du mouton il avait la douceur,le calme et la sérénité.
en plus de son travail habituel au champ ,il était préposé à la traction du corbillard et cela lui allait bien avec sa robe blanche et ses sabots peints en noir pour la circonstance.
Les enterrements étaient l'occasion de se retrouver au bistrot du coin pour parler du défunt, durant la messe pour les non croyants puis à la sortie du cimetière. Parfois les souvenirs devaient être bien longs et la tristesse bien grande ,mais l'alcool aidant c'était plus tôt la bonne humeur qui reprenait le dessus.
Pendant ce temps là ,notre cheval toujours attelé à la sinistre voiture ,attendait patiemment devant le café, sans même être attaché ,le bon vouloir de son maître. Puis trouvant que la patience avait ses limites,Mouton reprenait le chemin du retour et quelque soit le parcours ,parfois plusieurs kilomètres,retournait tranquillement à l'endroit du stationnement habituel du corbillard. La ,stoïquement ,il attendait l'aide d'un passant du bourg, ,qui habitué des coutumes ,le détachait pour qu'il puisse regagner son écurie. Je le revois encore passer seul devant notre maison pour regagner sa ferme, sans que rien ne puisse le distraire de son trajet.
Quel merveilleux animal,sa mort été un moment pénible pour mon coeur d'enfant.
L'apprentissage de la chasse
Tout de suite après la fin de la guerre,les parisiens qui possédaient des maisons dans le village ou aux alentours proches,sont revenus respirer le bon air de la campagne et participer aux plaisirs de la vie communale. La chasse faisait partie de ces instants privilégiés,avec ses surprises ,ses désillusions,et aussi pour certains leur apprentissage.
Le voisin le plus proche de Samuel faisait partie de cette catégorie,la chasse était une découverte pour lui et quelle découverte avec un tel professeur.
Dans le parc autour de sa ferme notre farceur laissait en liberté des lapins de garenne ,qui bien que sauvages, n'étaient pas tellement farouches. Samuel proposa à son voisin de parisien de l'initier ,et tout d'abord de l'entraîner sur ses lapins pour étrenner son beau fusil flambant neuf. Samuel lui ayant offert quelques cartouches ,notre apprenti se dirigea vers le premier lapin qui semblait le narguer ,car assis sur son train arrière ,il ne bougeait pas d'un poil. Le chasseur épaula ,ému de ramasser bientôt son premier modeste trophée,doucement en essayant de ne pas trembler il pressa la gachette ,le coup parti dans un petit jet de fumée et un bruit d'explosion caractéristique du fusil de chasse. Oh! surprise le lapin était toujours là ,face au tireur décontenancé et aux quolibets des autres compères ,qui n'avaient pas manqués d'assister à la scène. La poudre des cartouches avait tout juste la force de propulser les plombs au pieds de l'infortuné parisien.
tout le monde se retrouva autour d'une bonne bouteille et la journée d'apprentissage pu reprendre ,cette fois ci dans les champs et les bois avoisinants. Notre professeur avait longuement expliqué à son élève que certain lapin ou lièvre dormait profondément comme en léthargie dans un sillon de terre labourée ou à l'orée d'un bois on appelait cela "gibier en forme. Justement Samuel venait de repérer un lapin dans cette position juste sur le parcours des cinq ou six chasseurs qui participaient à cette battue. Bon prince ,Samuel laissa le plaisir de tuer le gibier à notre parisien en lui assurant que cette fois c'était du sérieux et qu'il fallait avancer avec d'infinies précautions pour ne pas déranger l'animal et le faire fuir.
Notre homme avança doucement ,un peu tendu par l'importance du challenge, le torse plié pour se dissimuler au maximum ,le regard acéré pour ne pas rater sa cible. Arrivé à quelques mètres il épaula dans l'instant ,il tira ,et un immense cri de joie s'échappa de sa poitrine,il avait touché sa cible qui gisait là ,devant lui ,inanimée. Il levait les bras en l'air en signe de victoire lorsque nous arrivâmes prés de lui. Il était rayonnant de satisfaction et enfin il se décida à saisir à pleine main sa proie et là nous le vîmes pâlir brusquement ,et presque tragiquement ,lorsqu'il découvrit la paille qui sortait du corps du lapin mort depuis longtemps.
Depuis ce jour il ne remit jamais les pieds dans une chasse ou se trouvait son étonnant voisin.
l'arroseur arrosé
En plein hiver ,il n'était pas rare que quelqu'un frappe à notre porte,et dés l'ouverture surgissait un individu très très légèrement vêtu. Le temps de réagir et l'apparition s'était évanouie dans la nuit pour aller frapper à d'autres portes du bourg.,Les habitants sortaient dehors pour essayer de coincer l'individu,mais avec sa vivacité habituel Samuel avait déjà regagné son lit.
Un beau jour ,le facteur lui remis un petit colis et lorsqu'il l'ouvrit,surprise,il s'agissait d'un petit tricot de forme étudiée avec un petit cordon rose et une notice d'installation avec ses mots"pour la mettre au chaud lors de vos promenades nocturnes"
le visiteur du soir ,beau joueur,malgré la petitesse volontaire de l'étui,montra à tous les villageois ce curieux manchon envoyé par une habitante qui ne manquait pas d'humour.
Samuel avait aussi une réputation de téméraire conquérant ,et plus d'une fois il a dû sauter par les fenêtres pour éviter les coups de fusil,de quelques pères ou maris jaloux,mais ceci est une autre histoire.
EPILOGUE:
Samuel n'accepta pas la mort de son épouse,il se laissa mourir lors d'une maladie qu'il refusa obstinément de soigner ,on le conduisit au cimetière proche de son domicile ,dans une tombe qu'il avait fait faire depuis longtemps ,et sur laquelle il avait gravé dans le ciment "ici reposera manivelle".A la toussaint et au onze novembre il n'oubliait jamais de se mettre un bouquet de fleurs en pensant peut être qu'après sa mort personne